← Tous les articles J'ai envie d'apprendre
Superusers · Randy DeutschLecture · 6 minOctobre 2026

Qui est un superuser ?

Illustration : une table d'atelier vue de dessus, un architecte en citron relié par des fils à cinq collègues dont les écrans montrent le même modèle 3D.

Premier article d'une série consacrée aux livres de Randy Deutsch, architecte et enseignant à l'Université de l'Illinois, auteur de plusieurs livres sur la technologie et la pratique de l'architecture. Ce premier volet part de Superusers (Routledge, 2019).

Dans chaque agence, il y a quelqu'un vers qui tout le monde se tourne quand le modèle Revit refuse de s'ouvrir, quand une façade doit être recalculée la veille d'un rendu, quand personne ne sait comment faire parler deux logiciels entre eux. On l'appelle « le gars Grasshopper », « la personne BIM », parfois simplement « celui qui sait ». Randy Deutsch lui donne un nom : le superuser.

Le mot est trompeur. Il évoque un utilisateur très avancé d'un logiciel. Ce n'est pas ce que décrit le livre, et c'est précisément pour cela qu'il nous intéresse.

Le constat : les agences perdent leurs meilleurs profils

Deutsch part d'un problème que nous voyons dans les agences que nous accompagnons. Les profils les plus à l'aise avec la technologie partent : vers des startups, vers des éditeurs de logiciels, vers des entreprises qui n'ont rien à voir avec l'architecture. Selon l'auteur, ce n'est pas d'abord une question de salaire. C'est l'absence d'avenir : aucune voie claire vers la direction de l'agence, sinon un poste de directeur technique ou informatique.

Pour écrire le livre, Deutsch a mené en 2018 une série d'entretiens avec des responsables de design technology dans de grandes agences nord-américaines et australiennes. Leur parcours revient sans cesse au même point : leur valeur est réelle, mais personne ne sait où les placer dans l'organigramme.

La définition : un mindset avant un skillset

Le superuser, pour Deutsch, est un professionnel du design qui exploite les outils pour faire plus, et qui possède les compétences humaines pour y parvenir avec et par les autres. Ce n'est ni un synonyme de design technologist, ni de computational designer. Ce n'est pas non plus le CAD manager ou le BIM manager des générations précédentes : la différence tient à l'état d'esprit autant qu'aux compétences.

Un des architectes interrogés en fait la version actuelle de l'architecte généraliste. L'idée est forte : le superuser n'est pas un spécialiste qui s'éloigne du métier, c'est quelqu'un qui en retrouve l'étendue grâce aux outils — paramétrique, simulation, fabrication.

Dix qualités, dont neuf ne sont pas techniques

Le livre organise le portrait autour de dix attributs, tous commençant par un C en anglais : curiosité, sens du contexte, capacité à connecter, à communiquer, à collaborer, à se dégager du temps et de l'énergie, à s'améliorer en continu, à se concentrer pour passer de l'ambiguïté à la clarté, la pensée computationnelle, et enfin le code.

Le dernier est le seul qui relève du savoir-faire technique. Les neuf autres sont des qualités humaines. C'est le cœur du livre : on peut apprendre un logiciel en quelques semaines ; la curiosité et la capacité d'apprendre, beaucoup moins.

La distinction la plus utile pour une agence est celle entre utiliser un outil et penser de façon computationnelle. Un des responsables interrogés explique qu'il ne forme pas d'abord à manipuler Grasshopper ou Dynamo, mais à reconnaître ce qui peut être automatisé. Sa question réflexe : « Is this something we can automate? » (Jordan Billingsley, cité par Deutsch). C'est exactement la bascule que nous cherchons à provoquer en formation : avant le script, il y a le regard qui repère la tâche répétitive.

Ce qu'il apporte à l'agence

Deutsch résume la valeur du superuser en quatre gestes :

GesteCe que cela veut dire en agence
AutomatiserTransformer une tâche de plusieurs jours en étape de quelques minutes
Rendre les outils utilisablesInterfaces simples, scripts consommables par les autres, pas des définitions de mille composants
RelierFaire dialoguer les outils, mais surtout les gens et les processus
Créer des outilsDévelopper ce qui manque, après avoir vérifié que cela n'existe pas déjà

Le troisième geste est le plus sous-estimé. L'interopérabilité entre Rhinoceros, Grasshopper et Revit n'est pas qu'un problème de format de fichier : c'est un problème d'équipe. Le livre rapporte d'ailleurs l'avis d'un des interviewés selon lequel une plateforme d'échange de données a échoué parce qu'elle réglait la question des outils, pas celle des processus entre l'architecte et ses consultants.

Le paradoxe : le bon superuser se rend inutile

Le passage le plus important du livre, à nos yeux, est aussi le plus contre-intuitif. Plusieurs responsables interrogés décrivent le même idéal : un groupe de spécialistes réussit quand il se fait absorber par l'agence. Quand ses méthodes sont devenues celles de tout le monde. Quand plus personne ne demande si l'on « sait faire du paramétrique », comme plus personne ne demande si l'on sait envoyer un e-mail.

Une des agences citées a même fixé à son studio technologique l'objectif de se rendre obsolète, et a fini par envoyer ses experts à plein temps sur les projets. Un autre responsable refuse qu'une équipe de projet dépende d'un spécialiste : il apparie systématiquement le spécialiste à quelqu'un du projet qui apprend.

C'est là que se joue la question pour une agence marocaine, et plus largement pour toute agence qui n'a pas les moyens d'un laboratoire interne. Un superuser isolé est une dépendance : s'il part, la compétence part avec lui, et les scripts deviennent des boîtes noires que personne n'ose ouvrir. Un superuser absorbé est un investissement : il a élevé le niveau de toute l'équipe.

Ce que le livre ne dit pas

Superusers est un livre précieux, mais il a ses angles morts — l'auteur les assume en partie.

Ce que nous en retenons

Le superuser n'est pas un profil à recruter, c'est un niveau à atteindre collectivement. Chercher la perle rare qui saura à la fois produire sur les projets et penser la stratégie numérique de l'agence revient, comme le dit le livre, à chercher une licorne.

La formation doit partir des problèmes de l'agence, pas des boutons du logiciel. C'est la pensée computationnelle qui se transmet, et elle se transmet mieux sur un cas réel de l'équipe que sur un tutoriel générique.

Ce qui ne se mesure pas ne se défend pas. Puisque le livre ne propose pas de grille, nous en construisons une avec chaque agence : temps passé par tâche avant et après, nombre de tâches automatisées, niveau d'autonomie de chaque membre de l'équipe.

C'est l'esprit de nos formations : apprendre Rhinoceros, Grasshopper et l'IA en partant de vrais problèmes, pour devenir le superuser de votre équipe.

Envie d'apprendre ? Inscrivez-vous. Vous êtes une agence ? WWWORKFLOWS forme les équipes.


Source : Randy Deutsch, Superusers: Design Technology Specialists and the Future of Practice*, Routledge, 2019. Les idées du livre sont résumées et paraphrasées ; la seule citation est attribuée.*